Un an de consultations sur la santé psychologique des agriculteurs, longtemps ignorée, incite un comité fédéral à presser Ottawa d’investir dans le bien-être des artisans de la terre. Photomontage : Chantal Lafond/TCN

Si le gouvernement fédéral veut voir l’industrie agricole prospérer, il doit investir dans le bien-être psychologique de ses artisans. C’est ce que conclut le tout premier rapport sur le sujet rendu public à la fin mai par le Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire de la Chambre des communes.

Le comité, qui a entendu pendant près d’un an des dizaines de témoignages de producteurs éprouvés et d’intervenants du monde agricole, l’indique sans détour : la santé psychologique des agriculteurs a été longtemps ignorée. « On n’y a pas porté assez d’attention, admet Luc Berthold, vice-président du comité et député conservateur de Mégantic–L’Érable. Les gens à l’extérieur du domaine agricole n’étaient pas au courant de cette détresse-là. »

L’endettement, les longues journées de travail, la solitude, la météo imprévisible, la paperasse et les fluctuations des marchés sont autant de facteurs de stress qui, note le rapport, « peuvent se transformer en une profonde détresse lorsqu’ils s’accumulent et persistent ». Au point où les agriculteurs sont maintenant considérés par Ottawa comme un groupe à risque particulier. Plusieurs recommandations ont donc été formulées afin d’inciter les différents paliers de gouvernement à injecter plus de fonds en santé mentale.

Démoralisés

Bruno Fortin est l’un de ceux qui ont tourné la page, après avoir vécu une dépression. L’ex-producteur laitier de Normandin, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, a finalement vendu son troupeau, l’an dernier. « C’était impensable de prendre une semaine de vacances, confie-t-il. Nous avons un problème de société; on est rendus comme des machines. Il faut favoriser l’équilibre de vie des producteurs. » Selon lui, le système actuel, qui pousse les entreprises familiales à grossir constamment, n’encourage pas les individus à se préoccuper de leur bien-être.

Le récent Accord Canada–États-Unis-Mexique (ACEUM) a contribué à saper le moral de bon nombre de producteurs. La productrice laitière Linda Lallier, de Durham-Sud, au Centre-du-Québec, se souvient d’avoir été démoralisée « au plus haut point » l’automne dernier, lorsqu’Ottawa a ouvert le marché canadien aux produits laitiers américains. « J’ai vraiment été affectée par ça. Je ne connais pas d’autres business où il y a si peu de retour sur investissement », affirme-t-elle, soulignant qu’elle a songé à quitter l’industrie.

Bruno Fortin a vendu son troupeau laitier après avoir fait une dépression, l’an dernier. Gracieuseté de Bruno Fortin

En mode analyse

Ottawa analyse le rapport depuis sa sortie. Par courriel, la ministre de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, précise que son gouvernement en est à l’étape de la sensibilisation avec sa campagne Cultiver la résilience, qui vise à promouvoir la santé mentale en agriculture. Elle fait aussi valoir que des investissements de 5 G$ sur 10 ans aideront les provinces à améliorer l’accès aux services d’aide.

Le Québec cité en exemple

Deux initiatives québécoises n’ont pas manqué de retenir l’attention lors des audiences du Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire de la Chambre des communes. D’abord, le concept des travailleurs de rang de l’organisme Au cœur des familles agricoles (ACFA), développé il y a 10 ans en adaptant à la réalité agricole le modèle des travailleurs de rue. Puis, le programme Sentinelle, créé en 2016 par l’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS) en collaboration avec l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA). À ce jour, plus de 1 200 travailleurs dans l’industrie, tels que des agronomes, des vétérinaires et des comptables, ont été formés pour déceler les signes de détresse psychologique et diriger les producteurs vers des ressources d’aide.

Selon Martin Caron, premier vice-président de l’UPA et responsable des dossiers de prévention, plusieurs sentinelles ont par exemple rendu service à des producteurs éprouvés par la sécheresse l’été dernier, au Bas-Saint-Laurent.

Il estime aussi que le milieu agricole a fait du chemin pour « détabouiser » les problèmes de santé mentale. Pour que les producteurs réalisent que « c’est normal que ça puisse arriver et que le fait de consulter [un professionnel de la santé], ce n’est pas une faiblesse, mais une force », ajoute-t-il.

La productrice laitière Linda Lallier a été démoralisée « au plus haut point » lorsqu’Ottawa a ouvert le marché canadien aux produits laitiers américains, l’an dernier. Gracieuseté de Linda Lallies

Nouvelle table de concertation

L’Union des producteurs agricoles prévoit mettre sur pied cet automne une nouvelle table de concertation sur la santé psychologique et la sécurité au travail. L’objectif est de réunir plusieurs organisations spécialisées dans ces domaines.

Malgré tous les efforts consentis, il n’existe toutefois pas de « solution miracle » à court terme pour combattre la détresse des agriculteurs, estime Martin Caron, premier vice-président de l’UPA et responsable des dossiers de prévention. Un avis partagé par le vice-président du comité, Luc Berthold. Avec ce nouveau rapport, il estime qu’Ottawa a maintenant le pouvoir de convaincre les provinces d’agir encore plus et surtout, de miser sur l’éducation dans les écoles.

Cela permettrait, selon lui, de contrer la désinformation et les attaques dont sont souvent victimes les agriculteurs sur les réseaux sociaux, entre autres au sujet des pesticides et de l’environnement. J’ai lu des commentaires abominables. Il va falloir que les gouvernements agissent là-dessus », conclut M.Berthole.

Source : La Terre de chez nous

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